
Munich, 1921. Alors que la folie du jeu enfièvre l’Allemagne d’après-guerre, le procureur Wenk infiltre les cercles clandestins de la ville, milieux interlopes où se côtoient malfrats et aristocrates en manque de frissons. Lancé sur la piste d’un insaisissable escroc aux mille visages, il ignore encore qu’il va s’affronter au Dr Mabuse, psychiatre doué du pouvoir d’hypnose, malfrat démoniaque à la tête d’une vaste organisation criminelle, se livrant à la contrebande comme au narcotrafic. Quand Mabuse étend son emprise à une belle comtesse dont Wenk s’est épris, le devoir et l’amour s’uniront chez le criminaliste pour vaincre ce véritable génie du Mal, galvanisé par sa haine de l’humanité et sa terrifiante volonté de domination…
Mais le Mal meurt-il jamais ? Dix ans plus tard, en 1931, à Berlin, alors que Mabuse est réduit à l’état végétatif dans l’asile du professeur Born, autour d’un gang de faux-monnayeurs terroristes, la rumeur enfle qu’il serait de retour pour semer le chaos dans une société allemande au bord du gouffre…
Puissantes métaphores sur le pouvoir et le mal absolu, traversées par le doute et le vertige qui saisissent tous ses protagonistes, ces deux romans de Norbert Jacques, tout en relevant du genre « mystère », voire « thriller » policier, brossent un portrait sociologique, moral et culturel saisissant et frénétique de l’Allemagne de Weimar, annonciateur de la montée du nazisme.
Auteur luxembourgeois de langue germanique, NORBERT JACQUES (1880-1954) fut un écrivain prolifique et populaire de l’époque, ainsi qu’un globe-trotter qui publia de nombreux récits exotiques. Paru en feuilleton dans le Berliner Illustrirte Zeitung en 1921-22, son roman Dr Mabuse fut un best-seller (100 000 exemplaires vendus dès 1922), internationalisé par l’adaptation immédiate du jeune réalisateur Fritz Lang, qui en fit un classique du cinéma.
Devenu ami avec le couple formé par Lang et sa scénariste Thea von Harbou (ils voyageront ensemble en Turquie en 1931), il en écrivit la suite, Le Testament du Dr Mabuse, adapté en film en 1932, mais interdit par les nazis dès 1933, ce qui provoqua l’exil américain de Lang. Le roman original de Norbert Jacques, partiellement adapté par Lang & Harbou, ne paraîtra en Allemagne qu’en 1950 (sous le titre alternatif : La Dernière Carte du Dr Mabuse).
« Une rue, pavée de cadavres, éclaboussée et éblouissante de sang. Que lui importait à présent ? Amour, volupté… Et justement, la vie… Qu’était la vie si elle était liée à ce monde odieux ? Un monde où tout était interdit, où rien n’était permis, où la volonté se heurtait sans cesse aux barrières qu’une prétendue “communauté humaine” avait érigées pour protéger les faibles ?
La vermine ! Les lois morales de la vermine… Ha ha ha !… Elles ne comptaient pas pour un cerveau comme le sien. De tels cerveaux avaient le droit d’édicter leurs propres lois ! Mabuse avait toujours défendu ce point de vue, avait toujours agi selon ce principe et s’était amusé à diriger les forces du Mal… »
« Ne serait-il pas la première victime du Docteur Mabuse ? Créateur du diabolique médecin, Norbert Jacques (1880-1954), romancier luxembourgeois germanophone, a été totalement dévoré par sa créature et par l’artiste qui s’en est emparé : le cinéaste Fritz Lang en fit le héros de deux de ses plus célèbres films de l’entre-deux-guerres, Docteur Mabuse le joueur (1922) et Testament du docteur Mabuse (1932), et renoua avec lui bien plus tard, dans celui qu’il est permis de trouver beaucoup moins réussi et qui fut son tout dernier opus, Le Diabolique Docteur Mabuse (1960). Le personnage de Mabuse, devenu un mythe, fut ensuite repris par des cinéastes sans intérêt majeur – Harald Reinl par exemple –, qui lui donnèrent vie dans sept autres longs-métrages.
Norbert Jacques, grand voyageur, écrivit aussi bien des romans exotiques que des essais littéraires ambitieux (un roman sur la jeunesse du dramaturge Friedrich Schiller par exemple), et il avait connu le succès dans l’entre-deux-guerres. Il choisit le camp nazi – il sera poursuivi pour collaboration avec l’ennemi au Luxembourg et expulsé vers l’Allemagne. On oubliera son œuvre, mais en seront pourtant de temps en temps exhumés, grâce à l’aura des films qui portent le même titre, ses deux romans Docteur Mabuse le joueur et Le Testament du docteur Mabuse. Pour la première fois, ils sont aujourd’hui réunis en un seul volume par les éditions Wombat.
Cela en valait-il la peine ? La réponse est un oui ferme. D’abord pour le charme du récit. Sans être un styliste hors pair, Norbert Jacques sait, comme le duo Pierre Souvestre-Marcel Allain, les créateurs en 1911 de Fantômas, ou le Britannique Sax Rohmer, inventeur en 1912 du terrible Fu Manchu, manier les règles du roman-feuilleton. Les personnages, les gentils comme les méchants, sont caractérisés avec vivacité en deux, trois traits de plume, l’angoisse règne, habilement entretenue par des rebondissements fréquents, et les situations créées sont parfois tellement invraisemblables et capillotractées qu’elles touchent au surréalisme (ce que les représentants du mouvement en question ont compris, et salué). Mabuse, parrain des faubourgs berlinois, personnage maléfique dont le pouvoir, bien au-delà de son goût pour l’argent, semble la seule motivation, est l’un de ces génies du mal infiniment plus fascinant que les chevaliers du bien (ici un commissaire de police, Lohmann, un procureur, von Wenk, un voyou repenti, Kent…) qui le traquent.
Mais le véritable intérêt du roman tient aujourd’hui à son côté documentaire. Les deux livres, le premier surtout, jettent sur l’Allemagne des années 1930 et la république de Weimar une lumière crue, impitoyable. Assassinats politiques, misère, grèves, inflation, cocaïne, marché noir, tout bouillonne dans un même chaudron. Les « Mabuse » rendent sensible la perte de valeurs et la fuite vers l’inconnu qui travaillent l’époque. Pour avoir dépeint ce moment d’écroulement, cette heure tragique où les repères se brouillent, Norbert Jacques mérite bien un petit coup de projecteur. »
(Hubert Prolongeau, Le Monde diplomatique)